Sir Tim Berners-Lee et John Bruce (Inrupt) : « Les IA ne servent pas toujours l’intérêt collectif »

Sir Tim Berners-Lee et John Bruce (Inrupt) : « Les IA ne servent pas toujours l’intérêt collectif »

Sir Tim Berners-Lee et John Bruce, les deux cofondateurs d’Inrupt, portent un regard critique sur l’évolution de l’intelligence artificielle. Face à des IA conçues pour servir des intérêts privés, ils défendent une technologie responsable, centrée sur l’intérêt collectif. Leur outil principal : le protocole Solid, qui redonne aux utilisateurs la maîtrise de leurs données personnelles.

L’inventeur du web décentralisé veut réparer le lien entre IA et données

En 1989, Sir Tim Berners-Lee invente le World Wide Web au CERN. Son objectif : offrir à chacun la possibilité de créer et de partager. Trois décennies plus tard, le constat est amer. Les grandes plateformes ont capté l’essentiel des échanges. Elles collectent les données personnelles sans consentement éclairé. L’utilisateur a perdu la main sur son identité numérique.

Pour répondre à ce déséquilibre, le chercheur a lancé le protocole Solid en 2016. L’idée est simple : séparer les applications des données. Chaque individu stocke ses informations dans un Pod, un espace personnel qu’il contrôle. Les services peuvent y accéder, mais uniquement avec l’accord explicite de l’utilisateur. Cette approche relance l’idée d’un web décentralisé, plus respectueux de la vie privée.

Solid et les Pods : la souveraineté numérique en pratique

Le Pod peut être hébergé partout : sur un ordinateur personnel, un serveur associatif ou un cloud commercial. L’utilisateur choisit qui peut consulter quoi. Un employeur peut voir un diplôme, mais pas un dossier médical. Une plateforme peut lire un profil, mais pas l’historique de navigation. Cette granularité change la relation de force.

Le gouvernement belge l’a compris. En Flandre, l’entreprise publique Athumi déploie cette infrastructure pour plusieurs millions de citoyens. Chacun dispose d’un coffre numérique. L’administration y dépose des documents officiels. Le citoyen décide ensuite de les partager avec un employeur ou une agence intérim, pour une durée limitée. C’est un exemple concret d’impact social positif.

Inrupt : la technologie responsable passe par une offre commerciale

Pour que Solid s’impose, une version viable économiquement était nécessaire. C’est la raison d’être d’Inrupt, fondée en 2017. John Bruce et Sir Tim Berners-Lee ont compris que les grandes organisations ne déploieraient pas un protocole open source sans support ni garanties.

Inrupt propose donc des briques logicielles professionnelles, bâties sur les mêmes standards ouverts. Trois piliers : l’infrastructure de portefeuilles d’identité, les coffres de données et les portefeuilles d’agents IA. Le but reste le même : rendre les données utilisables sans les confisquer.

Les obstacles à l’adoption dans les grandes organisations

La technologie n’est plus le blocage. Les freins sont ailleurs. Les dirigeants veulent savoir ce qu’ils y gagnent. Réduire les coûts, augmenter les revenus, fidéliser les clients. John Bruce passe une grande partie de son temps à démontrer la valeur économique de ces solutions. Les usages concrets existent : service client amélioré, produits personnalisés avec consentement, conformité au RGPD facilitée.

Car le règlement européen reste théorique dans bien des cas. Les données dorment dans des silos, difficiles à consulter ou à supprimer. Avec Solid, le client place ses informations dans un coffre. Il contrôle les accès et peut exiger une suppression immédiate. Une vraie avancée pour une éthique numérique appliquée.

Charlie, l’agent d’IA personnel qui protège l’individu

L’intelligence artificielle générative a accéléré la collecte des données. Les grands modèles de langage, comme ceux d’OpenAI ou d’Anthropic, développent un appétit colossal pour tout ce qui nous concerne. Sir Tim Berners-Lee avait anticipé ce risque dès 2017. Il imaginait alors un assistant personnel, baptisé Charlie, capable de faire écran entre l’utilisateur et les IA commerciales.

Charlie a vu le jour fin 2024. Son rôle : dialoguer avec les modèles d’IA à la place de l’utilisateur, sans jamais révéler son identité réelle. Il envoie une approximation de la personne, suffisamment fidèle pour obtenir des conseils utiles, mais assez floue pour préserver la confidentialité. La décision finale appartient toujours à l’utilisateur.

Un fonctionnement transparent et interopérable

Charlie fonctionne avec plusieurs modèles :

  • 🤖 Les modèles d’OpenAI et d’Anthropic
  • 🇫🇷 Les solutions de Mistral
  • 🦙 Les modèles open source de Meta, comme Llama
  • 🔗 N’importe quel agent conversationnel compatible

Cette approche évite la dépendance à un fournisseur unique. Charlie ne stocke rien. Il orchestre, oriente, masque. L’utilisateur garde la maîtrise de la proportion de données exposées. Dans le domaine médical ou financier, il peut choisir de partager des informations complètes pour obtenir une réponse précise. Ailleurs, il préférera une version floutée. Cette souplesse répond aux exigences d’une technologie responsable.

Vers un CERN de l’IA pour servir l’intérêt collectif

Sir Tim Berners-Lee ne s’arrête pas là. Il milite pour une recherche en IA plus collaborative, ouverte et orientée vers le bien commun. Plusieurs experts, comme Demis Hassabis, appellent à la création d’un centre international comparable au CERN. L’idée : réunir les meilleurs ingénieurs autour de projets publics, sans actionnaires ni pressions commerciales.

Une telle structure permettrait de développer des IA transparentes, auditables, et réellement au service de l’intérêt collectif. Ce n’est pas une utopie. C’est un chantier politique et scientifique. La question mérite d’être posée sérieusement en 2026, alors que la régulation européenne se durcit face à ces enjeux.

L’intelligence artificielle peut rendre d’immenses services. Encore faut-il qu’elle ne devienne pas un nouvel outil de captation. Avec Inrupt, Sir Tim Berners-Lee et John Bruce proposent une alternative crédible. Les données personnelles redeviennent un bien commun, contrôlé par chacun. Le web décentralisé n’est pas un retour en arrière. C’est une porte de sortie.

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